Pas d’alexithymie post-électorale ?

Le nouveau numéro d'Azerty vous invite à mettre aussi de l’eau dans les urnes, à distinguer 70 émotions différentes, à chercher des bunkers sous la glace et à prendre des bains d’étoiles. C’est pas triste.


#56 - Mars 2026

👩🏻 Bonjour à tous mes addicts du lexique. Vous êtes rentrés juste à temps de Dubaï pour voter ? Ouf. En prévision du choc pétrolier, vous avez déjà bricolé une voiturette à pédales ? Bien joué. Vous vous dites qu’un président climato-sceptique qui déclenche une sorte de taxe carbone involontaire, c’est légèrement ironique ? Pas faux. Heureusement, avec les mots, on peut essayer de nommer les contradictions et les émotions fortes qui nous traversent. Pour qu’elles ne soient pas coincées dans notre plexus, comme un supertanker dans le détroit d’Ormuz.

📆 LE MOT DE L’ACTU

Urne

Photo de Regard Vrai IDFsur UnsplashPhoto de Regard Vrai IDFsur Unsplash

Fin février, dans le Mot de l’Actu, on avait ramé à cause des crues. Ce mois-ci, je vous propose de repartir de l’élément Eau. Le 15 mars, vous avez mis un bulletin dans l’urne ? Si vous êtes assoiffés d’étymologie, je peux vous annoncer que le terme urne vient du latin urna (trop facile), qui désignait à l’origine un vase pour puiser de l’eau. L’eau, c’est la vie mais l’urne, c’est la mort aussi. Si au Moyen Âge, la crémation disparut presque totalement en Europe, sa version moderne refit surface en Italie dans les années 1870. C’est ainsi que l’urne funéraire reprit du service, alors que les plus anciennes, retrouvées en Chine, datent d’environ 7 000 av. J.-C. Entre-temps, l’urne avait fait un crochet en France par le bureau de vote. Même si les Grecs et les Romains s’en servaient déjà pour recueillir les suffrages, l’usage français du mot urne pour les scrutins n’est attesté que depuis 1795, date du vote constitutionnalisé à bulletin secret. Un ustensile qui semble sûrement superflu aux 687 députés qui ont réélu Kim Jong-un ce 22 mars à la tête de la Corée du Nord (je l’avoue, je ne sais pas s’ils ont voté à main levée).
Ce mois d’élections municipales nous rappelle aussi notre belle devise « Liberté, Égalité, Fraternité » inscrite au fronton des mairies. Et si je vous proposais de passer de la file d’attente au bureau de vote à celle qu’on trouve souvent devant les toilettes « femmes » ? Avec cet article intitulé « Liberté, Égalité, WC », on voit que le diable se cache autant dans les petits coins que dans les détails.

😎 LE MOT POUR FRIMER

Alexithymie

Photo de Олег Морозsur UnsplashPhoto de Олег Морозsur Unsplash

À l’heure où l’eau désalinisée pourrait aussi devenir un des enjeux de la guerre au Moyen-Orient, vous hésitez entre l’espérance du printemps et la crainte que tout cela parte en sucette ? C’est bien normal, car nous sommes souvent traversés d’émotions contraires. L’important, c’est de pouvoir les exprimer et les nommer. L’incapacité à le faire peut devenir un trouble psychologique : les personnes alexithymiques ont du mal à mettre des mots sur ce qu’elles ressentent, à faire la différence entre une émotion et une sensation physique (par exemple, en confondant la colère et une douleur d’estomac). Cette alexithymie crée une tendance à minimiser l’importance des émotions, en se focalisant à l’excès sur les détails concrets ou les aspects pratiques de la vie. Dans Les Passions de l’âme, Descartes avait identifié plus de 70 émotions différentes et montrait déjà que pouvoir les nommer constitue le premier pas pour comprendre ce que l’on ressent et vivre mieux (à écouter ici en 3 min). Merci René. C’était en 1649, bien avant les coachs de vie du XXIe siècle.

🧐 LES MOTS DU CORRECTEUR

On met des s à toutes fins utiles

Eh oui, on n’écrit pas « à toute fin utile ». Finalement, quand on y pense, c’est d’une logique de bon père de famille. Si on prend des précautions, c’est sûrement parce qu’on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. On envisage donc qu’il y ait plusieurs fins possibles, au pluriel. À toutes fins utiles, il existe depuis 2017 en Norvège un bunker arctique qui protège l’héritage numérique de l’humanité : l’Arctic World Archive. Trois fois par an, ce coffre-fort sous-glaciaire reçoit des dépôts de données à préserver sur film analogique. C’est en prévision des pertes sur les disques durs et les serveurs, occasionnées par le temps, les attaques ou l’évolution technologique. Pour en savoir plus et descendre à zéro degré, c’est par ici. Pendant ce temps-là, pour limiter la logorrhée artificielle des IA qui génèrent du livre au kilomètre, Amazon a décidé de limiter sur sa plateforme la publication des titres en autoédition. Trois ouvrages par auteur et par jour au maximum, s’il vous plaît. C’est déjà beaucoup trop bien sûr, surtout quand on sait que moins d’un Français sur deux lit au moins un livre par an, contre 80 % il y a 30 ans.

💬 LES MOTS ENTRE GUILLEMETS

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AZERTY, la lettre qui nous parle des mots

Par Anne Debrienne

À propos de l’auteur de AZERTY, la lettre qui nous parle des mots …

Plume dans la communication, la créatrice d'Azerty est complètement accro aux mots, des plus modestes aux plus rares... et la passion du lexique, ça se partage. Avec curiosité et légèreté, c'est encore mieux. Elle est aussi co-auteure de "C'était Mieux Demain" (Ed. Akiléos), objet littéraire non identifié mêlant fausses réclames et billets d'humeur.

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